Un beau mariage ( à l’algérienne )

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Littérature

 

Un beau mariage

 

     … La date du mariage fut fixée. La jeune fille, dans sa tenue d’apparat, parut plus qu’éblouissante. Les noces furent célébrées chez la grande dame, Hind, l’affreuse marâtre, prétextant l’exiguïté de sa maison.

    Pourtant, elle y assista au côté de Lalla Safia et de la bonne Karima. Souad n’était pas de la partie. Elle avança un malaise subit. Peut-être, n’avait-elle pas menti : la jalousie peut être bien néfaste, et son retournement imprévisible !

    Le paisible village vécut, ce jour-là, un événement insolite. Les nombreuses automobiles flamboyantes, venues d’un peu partout, laissèrent les paysans éberlués.

    A travers les portes et les fenêtres entrebâillées, sur les terrasses et sur les balcons, des femmes et des jeunes filles admiraient le cortège impressionnant. La voiture luxueuse de la mariée venait en tête, une grande gerbe de fleurs fixée sur le devant.

    Des fillettes richement habillées, toutes souriantes, sortaient imprudemment leur tête des portières de voitures aux vitres baissées, et battaient allègrement des mains.

   Un grand nombre d’enfants et de femmes, venu de je ne sais où, s’agglutinait depuis le matin près de la somptueuse villa de Madame Mérièm.

   Devant tant de faste, tout le monde croyait que la jeune mariée était issue d’une grande famille. Quand on sut que la chanceuse n’était autre qu’une pauvre orpheline, l’étonnement fut à son comble.

    A la nuit tombante, Ibrahim arriva, monté sur un beau cheval gris dont le poitrail était paré de jolis pompons multicolores. Le jeune marié radieux dans son costume bleu-nuit, que couvrait un large burnous blanc, souriait à l’assistance. Visiblement touché par tant de sollicitude, il inclinait la tête de temps en temps tout en plaçant sa main sur son cœur en guise de remerciement.

    En effet, amis et parents l’entouraient avec de grands égards et ne l’appelaient que ‘‘ Moulay Sultan  » *. Certains portaient de hauts chandeliers aux bougies allumées. Un groupe de musiciens, dirigé par un habile saxophoniste, jouait un air tellement vif et cadencé, que même le cheval, piaffant de plaisir, s’arrêtait comme pour écouter. Parfois même, il se mettait à sautiller sur ses longues pattes frêles.

    Cette ambiance inattendue, rompant momentanément la vie monotone du village, attira une foule de badauds, des jeunes surtout. Les plus audacieux se mêlèrent aux convives et se défoulèrent en chantant à tue-tête. Leur présence fortuite ajouta une note joyeuse.

     Le lendemain après midi, on fit asseoir Yasmine sur une chaise, au centre du salon. La jeune épouse, telle une reine sur son trône, était vêtue d’une impressionnante ‘ chedda à la Tlemcéniènne ‘. La tête, couverte d’un large foulard scintillant descendant à mi-corps, portait royalement un ‘ zerrouf ‘, grand diadème incrusté de pierreries. La poitrine disparaissait sous un amas de bijoux et de colliers de perles. De nombreux bracelets d’or alourdissaient ses deux bras, et une multitude de bagues de formes diverses ornaient ses doigts effilés.

     Tout autour, les convives, aussi magnifiquement parées les unes que les autres, ne se lassaient pas de contempler la charmante mariée, de lui sourire.

     Quelques instants après, Imène et sa mère emmenèrent Yasmine dans une pièce attenante pour lui changer sa tenue d’apparat. Les invités, qui savaient que leur ‘ princesse ‘ allait revenir d’un moment à l’autre, l’attendaient avec impatience. Aussi, à peine se montra-t-elle devant le seuil, qu’elle fut accueillie par de youyous stridents.

     Ce va-et-vient se répéta une dizaine de fois, et à chaque apparition, la jeune mariée révélait un nouveau costume.

     C’était, tantôt une belle robe à paillettes d’or, tantôt un ensemble tunisien; une autre fois, un ‘ constantinois ‘ remplacé, un quart d’heure après, par un cafetan marocain … Chaque parade arrachait l’admiration générale.

     Le soir était fort avancé lorsque la cérémonie de changer d’habits tant de fois fut achevée. Un mignon garçonnet se présenta alors devant la nouvelle épouse et lui plaça, sous des applaudissements accompagnés de compliments, une ceinture autour de la taille* . Soudain, quelqu’un jeta, à la volée, une grande quantité de bonbons que tous les convives : femmes, filles et enfants, se mirent à ramasser. Les plus dégourdis les cherchèrent sous les chaises et les meubles et en remplirent, en un clin d’œil, poches et sacs.

     Tout le monde riait et plaisantait. La gaieté se lisait dans les yeux et sur les lèvres. On dansa sans relâche. On poussa des youyous jusqu’au petit jour. On s’y régalait copieusement.

     La fête dura trois jours et trois nuits…

*

Extrait du roman ‘ L’Orpheline

de l’auteur Ahmed KHIAT

 

 

1 Moulay Sultan : Titre honorifique donné aux rois, équivalant à ‘ Sa Majesté ‘. On le prête provisoirement aux nouveaux mariés.

* La tradition – chez la plupart des femmes algériennes – veut, par ce geste symbolique, que le premier – né soit un garçon.


 

 

 


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